Dans la Carakasamhitâ, beaucoup d’informations concernant l’alimentation sont réunies dans les quatre chapitres qui constituent l’Annapânacatuska, la « tétrade sur les aliments et les boissons ». Dans le traité de Suéruta, l’alimentation est abordée dans les chapitres XX et XLV de la première partie. On relève aussi des indications intéressantes dans d’autres parties de ces deux traités, notamment dans les chapitres consacrés au mode de vie et à la thérapeutique. Un autre ouvrage instructif, en dépit de sa compilation tardive, est la Hârïtasamhitâ dont les enseignements, surtout dans les domaines de l’hygiène et de la diététique, complètent ceux de la tradition classique représentée par les collections de Caraka et Suéruta. D’après ces auteurs, la valeur nutritive des aliments dépend de leurs propriétés (guna), en rapport avec l’élément de base (terre, eau, feu, vent ou vide) qui y prédomine. Ainsi la saveur des aliments joue un grand rôle dans les prescriptions alimentaires. Il est dit par exemple que les aliments sucrés (madhura) enrichissent le sang, la moelle et le sperme. Les aliments acides (amla) stimulent les fonctions digestives. Quant à ceux qui sont amers (tikta), ils aiguisent l’appétit, etc. Cette importance accordée à l’alimentation découle des conceptions de l’Àyurveda relatives au fonctionnement vital et à ses perturbations, conceptions qui ont favorisé le développement d’une diététique élaborée témoignant d’un grand souci d’adaptation aux climats et aux populations de l’Inde. L’expérience pratique, les observations accumulées au cours des siècles, ont manifestement joué un rôle déterminant dans l’élaboration de cette diététique, dont on a ensuite cherché à justifier les règles d’après les doctrines établies1.

Les plus anciens traités médicaux sanskrits insistent sur l’intérêt d’un bon équilibre alimentaire, à la fois du point de vue de la quantité et de la qualité. D’après la Caraka- samhitâ, la quantité de nourriture dépend des capacités de digestion (agnibala, littéralement « la force du feu [digestif] »). De sorte que même des aliments considérés comme très digestes ne doivent pas être consommés en quantité excessive. Il est dit aussi que même un individu affamé doit veiller à ne pas trop consommer de nourriture, précisément parce que, dans son cas, le « feu digestif » est affaibli.

Les textes médicaux recensent systématiquement toutes les variétés de produits comestibles en indiquant leurs différentes propriétés, suivant le tempérament, le comportement et l’état de santé de chaque individu, compte tenu aussi de la saison, du moment de la journée, de la qualité et de la quantité de nourriture absorbée. Ainsi, certains aliments recommandés par temps froid et pluvieux sont fortement déconseillés l’été ; telle boisson sans danger pour un individu sain risque de compliquer un état morbide, etc. On n’était pas sans avoir noté aussi les accidents liés à la consommation prolongée, ou en grande quantité, de certaines plantes alimentaires comme la gesse commune (Lathyrus sativus L.) responsable du lathyrisme, affection qui se caractérise au stade aigu par des douleurs dorsolombaires, des crampes et des paresthésies évoluant vers un syndrome pyramidal des membres inférieurs.

Le riz est l’aliment de base, à condition qu’il soit de bonne qualité. Par exemple, le riz rouge qui pousse dans les régions marécageuses est considéré comme malsain. La région de production des plantes cultivées a donc une grande importance, de même que le mode de culture. Le blé assure la bonne croissance et passe pour supprimer les trois dosa. Les légumes doivent être choisis tendres et frais. Parmi les plus appréciés, on relève notamment des cucurbi- tacées : courge, concombre, Momordica dioica Roxb. ex Willd., Trichosanîhes dioica Roxb., Momordica charan- tia L., etc. D’après la Hârïtasamhitâ, la courge doit être connue comme étant de trois sortes : petite, moyenne et supérieure. Petite, elle détruit le « vent » et excite l’appétit.

Moyenne, elle peut supprimer les trois dosa. Cuite, elle apaise la « bile », enflamme le « feu digestif » et nettoie la vessie. Le concombre est constipant et producteur de « phlegme ». La feuille de Trichosanthes dioica détruit la « bile ». Il est dit aussi que sa tige détruit le « phlegme » et que son fruit apaise les trois dosa et peut être salutaire à celui qui a de la fièvre. Le fruit de Momordica charantia, âpre et doux, est producteur de « vent » et de « phlegme » lorsqu’il est vert. Les textes mentionnent également la citrouille, plusieurs sortes de plantes à tubercules, des liliacées (oignon et ail), quelques chénopodiacées. De tous les végétaux consommés comme légumes, le tubercule d’Amorphophallus campanulatus Blume est dit le meilleur.

Parmi les fruits, la grenade, le myrobalan, le raisin, la datte et le citron sont particulièrement recommandés. On cite aussi les fruits de plusieurs autres espèces végétales. Le fruit du Grema asiatica L., par exemple, est surtout recommandé contre les désordres du « vent » et de la « bile ».

La viande a aussi sa place dans les régimes alimentaires. Selon la Hârïtasamhitâ (Prathamasthâna, XXIII, 23), « il n’y a rien d’autre qui soit équivalent à la viande pour assurer la croissance du corps », et la chair des animaux carnivores est considérée comme supérieure parce qu’elle est chargée de viande. Mais la chair des animaux morts de vieillesse, ou maigres, ou trop gras, ou trop jeunes, celle des animaux tués par des flèches empoisonnées ou mordus par des serpents est réputée malsaine. Il est à noter à ce propos que, contrairement à une croyance largement répandue en Occident, les Indiens ne sont pas un peuple de végétariens. Quant à ceux d’entre eux qui suivent un régime végétarien, ils le font par conviction religieuse et non dans un dessein prophylactique. Même chez ces derniers la consommation de viande est autorisée lorsque l’état de santé l’exige : « Il ne commet pas de péché celui qui mange de la viande quand elle a été consacrée et quand elle sert de remède » proclame le Mârkandeya-Purâna (XXXII, 20). D’autres textes autorisent la consommation de viande sans consécration ni restriction en cas de famine ou de maladie. Même lorsqu’il prescrit du sang le médecin ne commet aucun péché parce que c’est l’application d’une règle.

Les huiles végétales et les matières grasses d’origine animale ont des emplois nombreux, tant en matière culinaire que dans la thérapeutique. Il en est de même des produits de la canne à sucre (Saccharum officinarum L.) et des épices.

Le lait et ses dérivés occupent une grande place dans les prescriptions d’hygiène alimentaire. Le lait passe généralement pour purifier les conduits organiques et apaiser les trois dosa. Les textes médicaux nous renseignent aussi sur les propriétés du yaourt, qui varient d’une saison à l’autre. Au printemps (mars-mai), en été (mai-juillet) et en automne (septembre-novembre) le yaourt n’est pas de bonne qualité. Par contre, pendant la saison des pluies (juillet-septembre), en hiver (novembre-janvier) et pendant la saison fraîche (janvier-mars) il est réputé salutaire. Toutefois, il n’est pas conseillé à ceux qui souffrent de maladies hémorragipares, de maladies de peau, d’ictère, de consomption ou de rhinite aiguë. Le petit lait, le beurre, l’écume du lait ont aussi des indications et des contre-indications bien précises. Le beurre frais, par exemple, est considéré comme un excellent stimulant du « feu digestif ».

L’eau est la boisson par excellence, à condition qu’elle soit pure. L’eau souillée, les eaux ou pullulent vers et insectes sont impropres à la consommation. Il est même déconseillé de s’y baigner car elles peuvent provoquer des démangeaisons et des éruptions cutanées. Les propriétés de l’eau potable dépendent de sa provenance. La littérature populaire proclame les vertus bienfaisantes et purificatrices de l’eau des rivières sacrées. D’après la Hârïtasamhitâ (Prathamasthàna, VII, 103-105), l’eau est à consommer de préférence au milieu du repas. Elle concourt alors à l’équilibre des constituants organiques, les dhâtu, et facilite la digestion.

Les boissons alcoolisées ont également leur place d diététique. La Carakasamhitâ en dénombre 84 sortes, quelques-unes sont étudiées en détail dans la Snsrutasamhitàqui qui en indique les qualités et les défauts. A petites doses, elles sont généralement considérées comme des fortifiants, aiguisant l’appétit, favorisant la digestion et supprimant’même un certain nombre de maux, spécialement les maladies du « phlegme ».

La préparation des aliments (cuisson, assaisonnement…) et la composition des menus font aussi l’objet de règles particulières. On connaît même un Süpasâstra (Traité des soupes) dont quelques fragments sont passés dans la littérature médicale. L’Àyurveda se préoccupe également du comportement de chacun avant et après les repas. Par exemple, il est déconseillé d’absorber de la nourriture lorsqu’on est fatigué ou après avoir fait des efforts. Celui qui vient de manger doit éviter efforts, relations sexuelles, course, boisson et chant. Il lui faut au contraire se reposer, faire une courte sieste. Le sommeil pendant la journée est d’ailleurs conseillé aux malades, aux vieillards, aux enfants, à ceux qui sont excités la nuit.

Laisser un commentaire