D’après l’ayurveda, les maladies (roga, vyâdhi) sont de deux sortes, exogènes ou endogènes. Les premières sont dues à des causes accidentelles (coups, blessures, morsures, chutes, brûlures, etc.). Toutes les autres résultent d’un « déséquilibre des dhâtu » (dhâtuvaisamya), c’est-à-dire de perturbations dans l’équilibre des éléments qui constituent la matière du corps et qui l’animent. « Le vent, la bile et le phlegme, à l’état normal, font que l’homme, avec ses facultés intactes, doué de vigueur, de bonne mine et de santé, arrive à une grande longévité… Mais, rendus anormaux, ils le mènent à une grande adversité… » (Carakasamhitâ, Sütrasthâna, XII, 14). C’est pourquoi on a aussi donné à cette triade d’éléments vitaux le nom de tridosa, les « trois troubles ».

Les états de perturbation de leurs fonctions sont complexes dans la majorité des cas. L’altération d’un seul de ces éléments ou seulement de l’une de ses formes secondaires peut déclencher une maladie en raison des dérangements entraînés dans le fonctionnement des autres. Souvent deux d’entre eux ou même les trois sont simultanément mis en cause, à des degrés divers, dans la production des différents maux. D’où un très grand nombre de combinaisons pathogènes. La Carakasamhitâ en distingue 62 types, suivant le nombre, la nature et le degré d’excitation des éléments perturbés, et dresse à la suite une liste des signes cliniques qui permettent de reconnaître chez un malade le type de combinaison pathogène responsable de la maladie. Par exemple, l’excitation du souffle samâna produit les maux tels que les tumeurs, les diarrhées, la dysurie et la constipation. Mais lorsque le samâna est associé à la bile, il y a sudation, inflammation et évanouissement.

Les pertubations du « vent », de la « bile » et du « phlegme » peuvent à leur tour affecter les autres dhâîu, les articulations ou le système vasculaire. Les éléments, les tissus, les organes interagissent, le déséquilibre des uns entraînant le déséquilibre des autres. C’est ainsi que le sang, fluide vital à l’état normal, peut devenir le siège ou la source de maux divers, par suite d’un déséquilibre qui l’affecte directement ou par l’intermédiaire des dosaK Par exemple, parvenu au sang, le « vent » excité peut provoquer des ulcères, « celui qui siège dans les chairs, des nodosités douloureuses, de même, celui qui siège dans la graisse, des nodosités indolentes non ulcéreuses. Celui qui a atteint les vaisseaux peut produire la douleur lancinante, la contraction et la plénitude des vaisseaux » (Susrutasamhita Nidânasthâna, I, 25-26). Lorsqu’il atteint les tendons (snâyu), il entraîne la paralysie ou des convulsions. Parvenu aux articulations, il les rend douloureuses et enflées. Il est également responsable de la fissuration des os. Du sang « vicié » peut bloquer le chemin du « vent » qui, rendu excité par ce blocage, peut troubler démesurément le sang. On parle alors de « sang venteux ». L’échauffement du sang consécutif à l’excitation de la « bile » donne lieu aux formes cliniques hémorragiques dites raktapitta, « sang-bile ». Sous ce nom sont englobées toutes les maladies qui se traduisent par une perte de sang ou de « sang avec bile » à travers les ouvertures du corps : hématémèses, hémoptysie, mélénas, saignements de nez, etc. L’action conjointe du « vent » et de la « bile » sur le sang provoque l’inflammation des pieds. Le dérangement simultané du « vent » et du « phlegme » rend les hommes inactifs, muets ou bégayant. Enfin certaines formes graves de maladies sont attribuées au concours (sannipâta) des trois dosa.

On a souvent établi des parallèles entre ces conceptions et certaines données de la médecine grecque. Le traité Des vents de la Collection hippocratique expose notamment une pathogénie par association du sang et du « vent », qui n’est pas sans rappeler la théorie de la Susrutasamhitâ relative au rôle pathogène du « sang venteux ». Il existe d’autre part une analogie remarquable entre la doctrine des tridosa et une théorie exposée par Platon à la fin de son Timée. Bien que la priorité des textes grecs soit incontestable, l’hypothèse d’une influence grecque sur la formation de l’Àyurveda ne peut être retenue pour expliquer ces concordances, car les conceptions âyurvédiques remontent par leurs origines à une époque bien antérieure à celle de la formation des écoles médicales grecques. En revanche, la communication d’idées indiennes à certains milieux médicaux grecs est attestée par la mention de drogues âyurvédiques sous leurs noms indiens dans des textes grecs.

Les perturbations dans les fonctions du « vent », de la « bile » et du « phlegme » sont elles-mêmes rapportées à des causes multiples appelées nidâna qui sont recherchées principalement dans le comportement du malade, son alimentation, compte tenu des circonstances extérieures, climatiques ou accidentelles. Ainsi, « chez les délicats, chez ceux qui se nourrissent et se comportent indûment, par suite de fatigue excessive due aux femmes, aux spiritueux et aux exercices, par suite d’affliction, par suite d’écart du régime de la saison et de l’emploi déréglé des corps gras, etc., le sang venteux s’excite chez le continent comme chez le corpulent » (Susrutasarnhitâ, Nidânasthâna, I, 39-40). L’activité normale du « vent » est modifiée notamment par l’excès d’exercices, les veilles prolongées, les longues chevauchées, la marche à pied, un régime riche en aliments piquants, chauds, acides ou caustiques, un temps nuageux ou pluvieux. La peur, la colère, les aliments gras, les boissons fermentées, la chaleur perturbent la « bile ». Enfin, le manque d’exercice, la paresse, l’usage immodéré de certaines céréales, des repas rapprochés, le temps hivernal nuisent au bon fonctionnement du « phlegme ».

On constate que les écarts alimentaires sont souvent incriminés. La Carakasarnhitâ enseigne que « celui qui se gave d’aliments onctueux, sucrés, lourds, gras, de céréales, de vin, de la chair d’animaux des marécages ou d’animaux aquatiques, de lait et de ses dérivés, de sucre et de préparations à base de farine, et qui, en même temps, s’abstient d’exercice physique… souffrira des maux provoqués par la satiété ». Parmi ces maux, l’ayurveda range les affections urinaires, l’urticaire, le prurit, la fièvre, la lèpre, les maux d’estomac, la dysurie, l’anorexie, la fatigue, l’impuissance, l’obésité, les sensations de lourdeur dans le corps, l’obstruction dans les organes et les canaux des sens. Certains de ces maux : fièvre, anorexie, dysurie…, peuvent aussi être causés par une sous-alimentation qui est susceptible de provoquer la toux, des douleurs costales, la constipation et dans certains cas la folie et le délire.

La section de la Caràkasamhitâ consacrée à l’étiologie traite successivement des « occasions de production » (nidâna) des fièvres (para), des maladies hémorragiques (raktapitta), des tumeurs internes (gulma), des altérations urinaires (prameha), des dermatoses (kustha), des maladies consomptives (sosa), des maladies mentales (unmâda) et de l’épilepsie (apasmâra). La section correspondante de la Susrutasamhitâ est plus importante. Elle comprend 16 chapitres qui traitent de la plupart des mêmes affections et abordent en outre l’étiologie d’un certain nombre de maux localisés comme les hémorroïdes, les fistules anales, l’érysipèle, les gonflements (hernies, hydrocèles…), ainsi que les affections de la bouche. Sus- ruta ne se borne pas à un simple exposé des causes morbides, il donne aussi, ou reprend, dans ces chapitres, les théories physiologiques qui sont à la base des hypothèses pathogéniques de l’ayurveda.

L’étiologie des maladies mentales décrites sous le nom d’unmâda (la folie) fait intervenir deux dosa spécifiques du psychisme : rajas et tamas. Il s’agit de deux des trois composantes de la Nature originelle selon la philosophie Sâmkhya. Le rajas, qui représente l’activité, est à l’origine des désirs et des passions. Lorsqu’il prédomine le caractère d’un individu, celui-ci est imbu de lui-même, logor- rhéique, coléreux et recherche la compétition. Le tamas connote l’ignorance et l’inertie. Un sujet qui a des tendances « tamasiques » prédominantes se montre craintif et triste. La confusion s’installe dans son esprit. L’accentuation de ces tendances peut devenir pathologique. De telles théories pathogéniques excluent les hypothèses d’interventions démoniaques dans la production des maladies. Toutefois la croyance aux démons était trop répandue pour ne pas s’être introduite dans la médecine savante et on a admis, dans certains cas de « possessions », l’action d’êtres surnaturels se traduisant par des changements profonds dans la personnalité du malade qui adopte le type de comportement attribué à l’un ou l’autre de ces êtres. Mais, d’après l’Àyurveda, ces entités n’agissent pas directement, elles ne font que compliquer des états morbides naturels correspondant, selon les psychiatres qui les ont étudiés, à des manifestations hystériques ou des dissociations psychotiques.

La nosologie est très riche. Elle classe les maladies tantôt d’après leur origine supposée, tantôt d’après leur localisation, tantôt d’après la nature de leurs symptômes. La Susrutasamhitâ (Sütrasthâna, XXIV, 4-11), par exemple, distingue trois grandes catégories de maladies subdivisées en plusieurs classes : celles qui ont leur origine dans le corps, celles dues à des causes extérieures et celles dues à des causes providentielles. La première catégorie comprend les maladies héréditaires et les maladies congénitales ou supposées telles, ainsi que les maladies produites par les dosa. Parmi les maladies héréditaires Susruta range la lèpre et les hémorroïdes. Elles peuvent être héritées du père ou héritées de la mère. Parmi les maladies congénitales figurent la cécité, la surdité et les monstruosités attribuées soit au dérangement du rasa, soit à un « désir insatisfait ou à une faute de la femme enceinte ». Celles produites par les dosa peuvent être physiques ou mentales. La seconde catégorie est réservée aux maladies exogènes. Il s’agit essentiellement des traumatismes : blessures occasionnées par des armes, morsures d’animaux sauvages, piqûres d’insectes, etc. Enfin la dernière catégorie regroupe les maladies attribuées à des changements saisonniers, les maladies d’origine surnaturelle, et celles qui résultent d’un processus naturel comme la vieillesse.

On les trouve encore divisées autrement, suivant qu’elles affectent le chyle, le sang, la chair, la graisse, les os, la moelle ou le sperme. Parmi les maladies du chyle sont rangés l’indigestion, la jaunisse, la cachexie et la chute des cheveux. Les maladies du sang englobent notamment l’érysipèle, les abcès, les tumeurs, les hémorroïdes. On distingue également les maladies de la peau, de la tête, de la bouche, des yeux, etc. Les fièvres, qui forment un groupe de maladies caractérisées par le symptôme commun d’hyperthermie, sont différenciées d’après l’action prêtée aux trois dosa et à leurs combinaisons dans les signes secondaires qui les accompagnent. Les traités postérieurs, notamment ceux de Vâgbhata, Mâdhava et Cakrapânidatta, nous donnent également des classifications très élaborées des maladies, qui s’accordent généralement dans leurs grandes lignes avec celle de Susruta, n’en différant que sur des points de détail. Les affections qui sont rangées sous la rubrique unmâda font l’objet de classifications variables suivant les auteurs. On en dénombre jusqu’à vingt-huit variétés qui correspondent en gros aux psychoses maniaco-dépressives et schizophréniques.

Dans la médecine des Siddha, l’interprétation des phénomènes pathologiques repose en partie sur un système de représentation de l’anatomie et de la physiologie qui n’est pas celui de l’ayurveda classique, mais qu’on retrouve dans le hathayoga et dans le tantrisme. Ce système, qui a aussi influencé la médecine tibétaine, donne une importance majeure à un certain nombre de « centres » situés dans des régions déterminées du corps. Ces centres, appelés cakra (cercles) ou padma (lotus), les muticcu ou « nœuds » des textes tamouls, sont considérés comme les carrefours principaux des souffles organiques. Certains coïncident d’ailleurs avec des organes qui sont, d’après l’ayurveda classique, des sièges de l’énergie vitale. D’où des correspondances entre les différentes fonctions organiques et les éléments de la Nature (prakrti), terre, eau, feu, vent et vide. Les cakra les plus importants sont au nombre de six :

  • Le mûlâdhâra ou « soutien de la base » est localisé dans la région recto-génitale. Il est en rapport avec le souffle apâna, l’odorat et la locomotion.
  • Le svâdhisthâna ou « siège du Soi », situé un peu au-dessus du précédent, est en relation avec le goût et la préhension.
  • Le manipüra ou « citadelle du joyau », mis en rapport avec la région du nombril, gouverne le souffle samâna et la vision.
  • Vanâhata, littéralement le « non battu » (ainsi nommé par allusion au son produit par le cœur), situé dans la région du cœur, est associé au souffle prâna et au toucher.
  • Le visuddha, le « purifié », est localisé au niveau de la gorge. Il est en relation avec le souffle udâna, Touïe et la bouche.
  • L’âjnâ-cakra ou « centre de commandement », placé dans la tête, à la hauteur du point entre les sourcils, est le siège des facultés mentales où sont reçus les messages des sens et d’où sont transmis les ordres aux organes moteurs, d’où son nom.

Plusieurs auteurs, méconnaissant l’origine de ces conceptions dans la médecine indienne, se sont efforcés de découvrir le substratum anatomique de ces centres, les identifiant parfois avec les plexus sympathiques. En réalité, l’identification des cakra à des organes corporels n’est pas fondée. En effet, c’est uniquement la vision intérieure des yogin qui est à la base des descriptions qu’en donnent les textes. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement puisque, aussi bien, les structures en question ne sont nullement anatomiques mais se placent sur le plan du « corps subtil », le süksmasarlra, support permanent de l’individualité psychique.

Tous les cakra sont reliés entre eux par un système de canaux ou nâdï qui sont les voies empruntées par les souffles circulant dans le corps. Il en existerait des milliers mais la majorité des textes n’en énumèrent généralement qu’une dizaine, avec des variantes suivant les listes. D’entre ces dix, il y en a trois dont la connaissance est essentielle pour les adeptes du yoga : idà, pingalâ et susumnâ. Enfin, de ces trois, susumnâ est la principale, toutes les autres lui sont subordonnées.

La susumnâ est une nâcti axiale qui s’élève de la base de la colonne vertébrale jusqu’au sommet du crâne. Idâ et pihgalâ sont des conduits latéraux qui prennent leur départ à la base du tronc et s’entrelacent autour de la susumnâ, comme les serpents autour de la baguette du caducée, pour aboutir respectivement à la narine gauche et à la narine droite.

Dans un tel système, la maladie est présentée comme la conséquence d’une mauvaise circulation de l’énergie vitale à travers des nâdï saturées d’impuretés. On considère, en effet, que le blocage ou la stagnation du souffle vital dans une nâdï produit un déséquilibre qui va à son tour affecter les autres dhâtu et entraîner différentes affections suivant un processus ensuite identique à celui qu’impliquent les théories pathogéniques de l’ayurveda. D’où l’importance accordée aux techniques yoguiques de « contrôle du souffle », le prânâyâma, à la fois comme méthode préventive et comme moyen thérapeutique.

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